Kids, de Larry Clark (1995)

Publié le par christophe Deschamps



Les sales gosses


     Voilà Larry Clark et Kids, son premier film. Prenons les un par un. Larry Clark d’abord. A la fois cinéaste mineur, lié à la contre-culture1, et chef de file du cinéma indépendant - admiré entre autres de Gus Van Sant et de Scorsese2 – Larry Clark fascine et dérange. Dérangeant car il exhibe ce que les gens se refusent à voir : une jeunesse américaine en décomposition. Les kids de Clark sont les gosses d’une contre-culture sale que l’Amérique amblyope s’obstine à occulter. Ex-junkie, le visage usé, Larry Clark aime ces jeunes et veut les montrer au monde (à leurs parents ?). Puis, il y a eu Kids, film germinal du cinéma américain des années 90. Pas tout à fait anthropologue, pas vraiment documentariste, Larry Clark a réinventé le cinéma ; un cinéma près des corps, tout ça et rien d’autre. Et si Kids est la pierre angulaire d’un continuum artistique (entendons celle d’une filmographie), le premier film du cinéaste n’est à vrai dire que l’histoire d’une conversion, voire d’un relais entre la photographie et le cinéma. Tulsa (1971), son premier livre de photos (il photographie le quotidien d’un groupe de jeunes drogués) célèbre aujourd’hui dans le monde entier, rappelle, par ses cadrages, ses éclairages, ses corps mis à nu, le travail plastique du cinéma clarkien.

 

En un mot : Kids choque. Il choque et ce dès la première scène, dérange dès le premier plan (plan très rapproché sur le baiser baveux de deux ado) qui introduit le spectateur dans un malaise qui perdurera jusqu’au générique final. Clark développe ici un cinéma sordide, une hypertrophie de l’image sale. Vous avez dit trop cru ? A cette question, Larry Clark réponds : «  si ça fait partie de la vie, alors on peut tout montrer »3. Le sida peut alors se voir dans le film comme une manifestation métaphorique d’un mal qui se propage, celui d’une jeunesse destructrice et autodestructrice. Jennie (Chole Sevigny) la bien compris, ce n’est pas elle qui parviendra ni à juguler ni à même réfréner le processus de contamination ; quand elle ouvre la porte il est déjà trop tard, trop tard pour la nouvelle conquête de Telly, trop tard pour tous ces kids. Les films de Larry Clark sont la reproduction sur pellicule d’une contamination d’un jeune à un autre, d’une ville à une autre. Baisant face à la caméra, tous les kids de Clark participent à un transfert ; recevoir et transmettre le mal, détruire et s’autodétruire.

 

Dans Kids, il n’y a rien à raconter. La maigre trame narrative (la quête de Jennie) est un prétexte pour suivre ces jeunes et vivre leur quotidien. Et pour ces ados vivre c'est vivre salement. Tous ces corps débordent de tous les orifices (crachats, sang, vomi...). Et la bouche comme orifice privilégié d'une crasse intarissable. Mais le dit joliement Iannis Katasahnias, " les sales gosses de Kids sont dégoûtants, immondes, dégueulasses, crades, infâmes, infects, abjects. Et pourtant...Sanguinaires, ils tabassent à mort un noir. Intolérants, ils agressent verbalement deux pédés qui passaient par là. Cruel, Telly donne un coup de pied au chat. Et pourtant, ils sont humains; affreusement, abominablement, horriblement, monstrueusement humains " 4. Kids c'est l'histoire d'une journée (le film s'étale sur 24 heures: du matin dans la chambre d'une fille aux côtés de Telly au réveil de Casper le lendemain matin) dans une banlieue new-yorkaise. Qu'est-ce que montre Kids hormis le quotidien désoeuvré de quelques ados new-yorkais? Fumer, boire et baiser. D'ailleurs baiser flirte en permanence avec violer : du viol explicite de Casper sur Jennie aux viols tacites de Telly en passant par les baisers agressivement assouvis du jeune noir. 

 

 Le film forme une boucle autour du personnage de Telly (Leo Flitzpatrick) : il dépucèle une fille le matin et en dépucèle une autre la nuit, le tout dans un jeu de symétrie : sous la lumière éclatante du matin, Telly et la première fille se font face, lui à gauche et elle à droite, puis la nuit, sous une lumière tamisée, la scène se reproduit à l'identique, les posittions se font face dans des positions inverses (voir les images ci-dessous). Baiser est devenu pour Telly une consommation brute. A la fin, lorsqu'il arrive à la soirée, des hurlements à la mort d'une horde de loups surgissent en off. Telly serait-il un loup qui chasse - ou tout du moins croit-il en être un (il vante ses exploits à Casper) ? Plutôt que l'évocation d'une certaine forme de lycanthropie, il s'agit avant tout d'un cri d'alarme, l'avertissement d'une menace, celle qui pèse sur la nouvelle conquête de Telly à l'orée de sa contamination.


 

 



Lors de la première scène précédant le générique, Telly consomme la fille, bestial et mécanique, déconnecté, reclus dans une bulle hermétique (il entends pas les plaintes de la fille). Le générique de fin est d'ailleurs démonstratif car cette fille, négligée de tout prénom fictif, voit son nom accolée d'un "girl.1", comme première fille dépucelée. Les discours de Telly démasquent une rhétorique machinale (l'argumentation bien rodée d'un vendeur;ici la promesse est l'amour et le produit la perte de la virginité) comme en témoignent les deux scènes qui se font écho. Dans chacune, les mêmes paroles toutes aussi fausses : "je crois que si on baisait ça te brancherait, j'en suis sûr ". Et toujours le même bouleverssant "j'ai peur" auquel Telly s'est habitué à répondre "t'inquiète t'a rien à craindre avec moi". Puis, on a Casper (Justin Pierce), meilleur ami de Telly, qui comme son surnom l'indique, est un fantôme en devenir. Lors de la soirée finale, il est quasi-invisible (le mec pisse devant lui dans les chiottes), il viole Jenny sans même la réveiller. Bientôt mort, bientôt un fantôme. Tous ces kids, aux corps plus décharnés les uns que les autres, sont des anges déchus, des morts prématurés. Lors de la soirée orgiaque, c'est une hécatombe de corps atones qui jonchent la maison. Une morgue tendance trash pubère. Puis le film s'achève sur Casper qui lâche, face caméra : "Qu'est-ce qui s'est passé?". Une voix lucide échappée d'un cerveau intoxiqué, celle de Larry Clark bien entendu. Une phrase lourde de sens : comment en sont nous sommes arrivés là? Voilà la question que Kids pose. Le regard nostalgique de Clark transparaît dans la scène du chaffeur de taxi qui, sur fond de jazz, fait appel aux souvenirs : "quand j'étais petit, j'avais la reine de ma classe qui me plaisait. Elle avait un énorme grain de beauté au niveau du visage. Ca ça me tournait la tête". Parole anecdotique transmise par une bouche paternelle à la nouvelle génération (Jennie). Mais les jeunes ont changé et leurs émerveillements aussi (la scène du skateparc précédant celle du taxi est symboliquement rythmée sur un fond musical de hip-hop). Entre ces deux séquences, entre ces deux générations, que s'est-il passé? Larry Clark se garde bien d'y répondre et là est la force de son cinéma que ne pas se faire juge.

 

Mieux, il s'inquiète pour eux. La caméra suit ces kids, à leur hauteur, à leur vitesse, jamais loin. Elle colle aux corps, épouse ses mouvements, tantôt secs, tantôt nonchalants. Le cinéma de Larry Clark est une affaire de distance : la bonne distance qui sépare la caméra du corps filmé. Le cinéaste déclara lors d'une interview : " l'adolescence est un corps de fiction passionnant"3. En une phrase, tout est dit. Le corps est une puissante matière photogénique qui produit du sens là où il ne semble pas en avoir. Dans Kids, le cinéaste prend le temps de filmer ces corps, précocement usés, maigres et sales, tatoués ici et là de cicatrices qui apparaissent comme autant de stigmates. Et puis à la fin, il y a ces images sorties de nulle part. " Il va aussi vite qu'eux. Et puis, vers la fin du film, tout s'arrête. Un adolescent affalé sur le trottoir, des gens qui font du Tchai Chi dans un square, un clochard qui secoue la tête agrippé à une grille. Des moments furtifs filmés au ralenti d'une voiture, des soudaines manifestations spirituelles, des épiphanies ". Et merde qu'est-ce qui s'est passé?

 

 

1 " Aujourd'hui, aux Etats-Unis, Larry Clark pourrait en effet être l'emblême le plus sérieux, sinon le seul, d'une contr-culture, au sens où, à une société et à sa culture de masse, il oppose une sous-culture, négatif de la première dont elle est en même temps le produit " .

Portraits crachés, Mia Hansen-Love, Cahiers du Cinéma n°583.

2 Gus Van Sant, grand admirateur de Larry Clark, s'est inspiré de son travail pour certains de ses films, et tout particulièrement pour Elephant (Tulsa pour Drugstore cowboy).

3 Entretien de Larry Clark avec Olivier Joyard, Cahiers du Cinéma n°583.

4 Qu'est-ce qui s'est passé?, Iannis Katsahnias, Cahiers du Cinéma n°498.

 

 

 





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