Baby Doll, d’Elia Kazan (1956)

Publié le par christophe Deschamps


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Une éducation en accélérée



      Un petit article pour un petit film. Non pas que Baby Doll soit un mauvais film, mais, en admettant que l’étiquette chef d’œuvre taille ici trop grand, on s’accordera volontiers sur son incroyable audace qui vaut pour le coup un détour mérité.  C’est aussi parce que je rejoins Truffaut quand il dit d’Elia Kazan qu’il n’a jamais vraiment réalisé de chef d’œuvre. « Elia Kazan réussit jamais un film entier mais un certain nombre de scènes. L’unité cinématographique n’est pour lui ni le plan, ni le film, mais la scène »1.  Voilà l’impression durable qui me reste après avoir vu plusieurs films d’Elia Kazan. Qu’on se rappelle l’inventif miroir brisé pour signifier le viol de Blanche dans Un tramway nommé Désir, la fermeture du rideau de fer à la fin de Sur les quais qui évoque magistralement la magie du dispositif théâtral ou l’odyssée America America qui parvient à se nicher définitivement dans la mémoire, parce que sublimée ici et là par des éclairages wellesiens. Alors que me reste-t-il de Baby Doll dans un coin de ma boîte crânienne ? Sans la moindre hésitation, je réponds son érotisme intrépide, dans un film où chaque geste, chaque regard suggèrent une invitation sexuelle à l‘interprétation.

 

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Elia Kazan devient l’homme à abattre de la Censure. L’affaire commence cinq ans plutôt avec la sortie d’Un Tramway nommé Désir (1951) qui, à l’image de son héros plébéien, sue à plein nez le dérèglement hormonal. Elia Kazan infiltre alors irréparablement la pulsion libidinale dans le cinéma hollywoodien, faisant de la sexualité à l’écran, non plus un vice caché, mais  une politique de réconciliation avec  des corps désirants. Le corps féminin, sexué donc, prend enfin la parole. Que ce soit Blanche dans Un tramway nommé Désir ou Deanie dans La Fièvre dans le sang, dix ans plus tard, chacune trouvera dans la folie la solution idéale aux tourments de leur chair.

 

Baby Doll c’est une histoire de passage, programmée idéalement par le rôle de la jeune héroïne, une enfant et bientôt une femme, puisqu’à la veille de son anniversaire, le jour  de ses 20 ans sera aussi celui de la nuit de noces, si longuement attendu par le mari. Toute l’ambiguïté du film – Censure oblige – est de ne pas savoir si le corps de la jeune épouse n’ait été consommé avant l’heure. Rien ne nous oblige à croire les paroles de l’italien séducteur qui dément formellement une telle accusation. Circonscrit dans un hors-champ confidentiel, on n’a qu’à s’en tenir à la sortie des deux amants. La jeune Baby Doll (Carroll Baker) est, quoi qu’on dise au sujet de ce trou noir, soudainement transformée : troublante et épanouie, il en ressort une femme raisonnable et adulte, bien loin de l’adolescente mutine et capricieuse d’avant la fameuse « sieste ». Sans parler de l’attitude fanfaronne de Silva Vacarro (Eli Wallach) qui, appuyé fièrement contre la rambarde de l’escalier, joue l’amant moqueur (voir l’image ci-dessous).

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C’est la raison d’être de ce film que de mesurer le devenir-femme d’une jeune héroïne au contact de ce séduisant et viril exploitant de coton. Le titre du film ordonne à la lettre tout un programme. Baby Doll figure en deux mots la position ambivalente de l’héroïne, clivée entre son corps de femme (un « baby doll » désigne une nuisette sexy) et sa personnalité de petite fille gâtée (« doll » signifie poupée).   Objet de tous les regards masculins, et à commencer par celui, libidineux, de son mari, Baby Doll est une femme-enfant qui joue confusément avec les hommes. Elle mange une glace dans la voiture, semblablement à une fillette qui se trouve derrière elle ou boit un coca-cola comme si c’était un biberon (voir les images ci-dessous) et puis un berceau lui tient lieu de lit. Qu’on se rappelle cette célèbre scène qui présente l’héroïne, assoupie dans son berceau, la chemise de nuit légèrement retroussée, en train de suçoter son pouce comme un bébé.

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Difficile dans cette image de femme-enfant et de cette succion douteuse de ne pas penser à la rhétorique freudienne. Une sexualité infantile que l’on retrouve naturellement autour de la balançoire, convertie pour l’occasion en véritable terrain de séduction. L’homme anime la balançoire d’un va et vient équivoque, suggérant de manière redondante qu’ « une balançoire c’est comme un berceau » - patience, préliminaires obligent, les amants vont bientôt terminer dans le berceau-lit.  Baby Doll se relève de la balançoire, étourdie et titubante, toute droit sortie d’un petit manège orgasmique.

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Silva Vacarro va se prendre au jeu puisqu’il va, après être entré dans la maison, s’amuser à chevaucher, cravache à la main, le cheval à bascule. L’ombre viril du mâle sur le mur prend, aux yeux de Baby Doll, les allures d’une démonstration sexuelle (voir les images ci-dessous). Finalement, en même temps que de devenir une femme dans la chambre à coucher, Baby Doll devient une mère, bordant son amant dans le berceau, tout en restant à ses pieds.

 

1 L’attraction des sexes, François Truffaut, Cahiers du Cinéma n°67.

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