Boulevard de la mort, de Tarantino (2007)

Publié le par christophe Deschamps

 

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Le verbe et l’image


    Evènement rarissime dans la filmographie tarantinienne, Boulevard de la Mort se prête au jeu du formalisme. L’affaire Tarantino a toujours été complexe, difficilement répertoriable (souvent maladroitement catalogué avec le ciné branché de Guy Ritchie ou de Robert Rodriguez), singulièrement allergique au formalisme « auteuriste » – d’où l’impuissance de l’exégèse. La faute à un certain syndrome. Il y a cette idée, purement européenne, pour ne pas dire française1, qu’il faut faire l’épreuve de l’analyse pour intégrer le panthéon des auteurs. Le cinéma de Tarantino est un univers autosuffisant, défini par ses propres règles : ultra-référentiel, fétichiste et bavard.
 

A commencer par sa symétrie axiale et radicale qui scinde le film en deux parties égales. Une sorte de recto/verso avec quatre filles sexy contre quatre autres2, une partie nocturne contre une diurne, une virée en ville contre une autre à la campagne. Misent à mal par la voiture érectile de Mike (Kurt Russel), au milieu des terres sacrées du Mâle (Texas), les filles organisent leur revanche dans la deuxième partie. Les deux texans machos qui mènent l’enquête à l’hôpital valent en quelque sorte le vendeur rustre de la Dodge Challenger, première victime de la revanche féminine. Dans un entretien, Tarantino démontra, de manière implacable, l’implication du spectateur dans la collision meurtrière, de sorte que la deuxième partie se veut absolument jouissive et expiatoire. « Laissez-moi vous dire exactement ce que je pense : si au dernier moment, après tout cet énorme travail de mise en condition, la conductrice aperçoit la voiture qui fonce vers elle et fait un écart pour éviter la collision. Non seulement vous la désirez, mais en outre ce désir fait de vous Stuntman Mike. Vous êtes comme lui, vous désirez le choc. Et voilà qu’il arrive. Mais d’une manière encore plus horrible que ce que vous imaginiez. Mais c’est trop tard ! Vous êtes complice ! »3. Sur le parking, quelques minutes avant la collision, Mike regarde la caméra puis, d’un petit sourire, nous prend en otage (voir l’image ci-dessous). Trop tard pour faire demi-tour.

 

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La revanche, c’est essentiellement la notre, celle qui va racheter l’horreur de notre imagination. La deuxième partie tire le film vers le réel, vers la lumière blanche du jour (comme Emmanuel Burdeau, on pourrait parler d’une fiction et d’un documentaire4). Des pauvres mannequins violemment dépiécés (une jambe en plastique qui vole) succède une authentique cascadeuse, Zoé Bell. Parmi les motifs qui se répètent d’une partie à une autre (les conversations, les parkings…), deux figures féminines, Jungle Julia le mannequin et Lee l’actrice, reproduisent la femme-image du groupe. Doublement iconique, Jungle Julia nous est présentée dans la première scène, allongée dans un canapé, singeant Brigitte Bardot, en même temps qu’une figurine assure, en amorce de plan, le culte de son image. Pire, sur la route, les filles s’extasient à chaque fois qu’elles rencontrent une affiche publicitaire de leur amie. Pareillement, Lee assure l’icône, en posant en pleine page du magazine « Allure » (voir les images ci-dessous).

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Ce n’est pas un hasard si Lee se voit soudainement évacuée du film, abandonnée brutalement au bord de la route. Boulevard de la mort déploie avec force une rhétorique de l’image et du verbe. Le verbe -  ici inépuisable, comme une diarrhée  buccale  - cultive « un désir de meurtre ». Comment faire taire ces filles ? Accidenter l’image, souiller le spectacle du corps féminin en morcelant les corps sexy des quatre bimbos. Autrement, le verbe et l’image c’est la bouche et l’œil. Mike, au volant d’une voiture de cinéma, dissimulé le plus souvent derrière un écran5, joue en quelque sorte le rôle du voyeur délégué par le spectateur. Stationné sur un parking, Mike révèle des photos des filles accrochées au pare-soleil. Sa voiture, éclairée par des néons rouges fluorescents, ressemble à s’y méprendre à une chambre noire (voir l’image ci-dessous). Dans la deuxième partie, on le voit, muni de son appareil photo, shooter les filles.

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Le cadrage érotisé (sur une poitrine, des cuisses ou des fesses) ramène toujours le film à une pulsion scopique vicieuse. La femme parle (de sexe donc) et l’homme mate. Autour j’un jeu symétrique, Jungle Julia et successivement Abernathy (soit la métisse élancée de chaque groupe), excitent de manière exclusive le regard pervers de Mike.  Le petit jeu s’organise autour du cadrage fétichiste (qu’on se rappelle Jackie Brown) des pieds qui ouvrent et ferment le film (le premier plan expose une paire de pieds contre le tableau de bord, puis à la fin, le film s’achève sur un coup de pied d’Abernathy). A chaque fois, les pieds féminins initient la rencontre avec Mike. D’abord sous le porche du bar où un traveling latéral, partant des pieds de Julia, arrange la rencontre avec le cascadeur. Ensuite, c’est sur un parking où sont suspendus les pieds d’Abernathy que la rencontre physique avec Mike se fera (voir les images ci-dessous). Dans une logique de réduire à néant sa féminité, Julia voit sa jambe violemment arrachée dans la collision. Alors la revanche veut que ça soit le pied d’Abernathy qui achève le corps de Mike. La boucle est bouclée (voir les images ci-dessous).

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« Prendre son pied » pourrait en être le jeu de mots facile. Pourtant, il n’y a qu’un pas (facile aussi celui là). On l’a souvent évoqué – les critiques, Tarantino6, ou même ses personnages (le shérif à l’hôpital)7 – les collisions meurtrières de Mike sont comme de violents orgasmes. Séquence d’anthologie, où la scène se répète, variant les points de vue et les effets de vitesse, comme autant de coups de reins. Comme chez Cronenberg (Crash), le froissement des taules évoque de furieux contacts épidermiques. Balafré comme la métaphore évidente de son impuissance, Mike récupère sa virilité au volant de sa « Death proof ». A la pointe de son capot, une excroissance pénienne est figurée par un petit canard lubrique, penché à toute vitesse comme un phallus saillant. Avant le choc, la voiture de Mike ronronne sauvagement puis s’élance, le canard phallique pointée dans une ligne de fuite saisissante où les deux tâches lumineuses des phares semblent modeler dans la nuit deux seins proéminents (voir l’image ci-dessous). Vers la fin, un plan cadre suggestivement l’entrecuisse de Mike où se projette sur le jean l’ombre d’un phallus monstrueux (voir l’image ci-dessous).

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Autre séquence d’anthologie, la poursuite finale, tout aussi érotisée. Pour commencer, Zoe  s’offre, les cuisses béantes sur le capot, comme une simple invitation. Mais cette fois le petit jeu sexuel – programmé idéalement par le montage parallèle au début du film, alternant pieds fétichisés et capot érotisé de Mike – se retourne contre son prédateur : « je me paie ton cul », hurle Kim, en enfonçant maintes fois le pare-choc arrière de la « Death proof »8. Humilié et puissamment castré (le bolide est anéanti), Mike sonne le glas du Mâle. Il aura fallu attendre Inglourious Basterds pour voir revenir au galop une horde de mâles virils.

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1 Rappelons que le concept de « cinéma d’auteur » est une notion spécifiquement française, accouchée dans les années 50 par les « jeunes turcs » de la Nouvelle Vague.

2 Dans la première partie, les trois filles retrouvent une autre amie dans le bar et se retrouvent donc à quatre dans la voiture. Inversement, dans la deuxième, d’abord quatre dans la voiture, l’une d’elles, Lee, se voit ensuite définitivement évacuée du récit.

3 Entretien avec Quentin Tarantino, par Emmanuel Burdeau et Cyril Neyrat, Cahiers du Cinéma °624.

4 Première bande, Emmanuel Burdeau, Cahiers du Cinéma n°624.

5 Protégé dans son box, Mike explose Pam contre le pare-brise. Cela revient à dire qu’il est derrière son écran, dans la place confortable du spectateur-assassin.

6 « Mike c’est un tordu à qui les collisions donnent une satisfaction sexuelle. Pour lui, tuer ces filles n’est pas juste un meurtre, c’est un meurtre doublé d’un viol (a rape-murder). Il a un orgasme pendant que sa voiture fait des tonneaux ».

7 « J’ai envie de te répondre que c’est sexuel […] c’est son seul moyen de se vider les couilles », dit le shérif à son collègue.

8 On passera sous silence les commentaires freudiens de l’utilisation finale par Kim du revolver.

 

 

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Tonton Matito 20/03/2010 20:24


Pinaize, encore un article net et sans bavure !
Sans concession également : tu connais mon admiration pour Tarantino et pourtant je vais dans le sens des critiques que tu lui impose (auto-suffisance, bavard, ultra-référentiel...)
Et je peux l'avouer : j'ai été largement complice de Stuntman Mike dans la première moitié du film !