La Bête humaine, de Jean Renoir (1938)

Publié le par christophe Deschamps

 


La métaphore file sur les rails

  

 

     Me voilà faire un petit détour, entre un Coppola et un Fuller, sur ce film de Renoir, trop peu commenté à mon goût. La règle des classiques – sans vilain jeu de mots en passant – fait souvent des ravages. Pour commencer, je vais évacuer au plus vite le plus inintéressant. Alors oui, La Bête humaine est une sorte de tragédie naturaliste qui est finalement très éloigné du roman zolaïen. Voilà, chose dite, chose faite : laissons le roman aux littérateurs. Et puis, le film appartient, avec La vie est à nous et La Marseillaise,  à ce que l’on a pu appeler la trilogie renoirienne du Front Populaire. Ceci expliquerait cela. Et pour les quelques anecdotes, je laisse libre à la toile d’y répondre. Revenons au film.

Du roman, Renoir en garde la moelle précieuse. J’ai nommé Madame La Lison1 et la puissance évocatrice de ladite locomotive. Le film entier repose sur l’exploitation de la figure zolaïenne de l’animal-machine, pas tant comme une bête folle qui échappe au contrôle de l’homme (depuis Zola, l’idée est désormais révolue), mais plutôt comme le pendant métaphorique de Jacques Lantier. Là où on attend, dans les premiers plans, une présentation en chair du monstre sacré Jean Gabin, on se retrouve avec une locomotive filmée sous toutes différentes coutures. Mais, au fond c’est la même chose. La bête vient d’être présentée dans une parfaite métonymie. Reste à venir le visage charbonneux de l’acteur pour en finir d’être humaine. Le premier plan est un cadrage serré sur le foyer de la locomotive (voir l'image ci-dessous). On est dès ce premier plan dans le ventre de la bête, au cœur des flammes qui inondent ce giron intime. La première image du film amorce la métaphore qui lie intimement Lantier à la machine : le foyer incandescent incarne cette violence latente tapie dans le corps du héros et qui consume lentement son esprit. Combustion également sexuelle (la pulsion de mort est chez Lantier, comme chez la plupart des serial killer, connectée à la pulsion sexuelle) puisque ce fameux foyer réapparaît lors du premier échange amoureux entre Lantier et Séverine.

 


Toutes les séquences du film innervées par la violence humaine sont rattachées de près à la locomotive. Le crime de Roubaud (Fernand Ledoux) a lieu dans un wagon de La Lison, la tentative de strangulation sur le cou de Flore (Blanchette Brunoy) par Lantier se déroule au bord d’une ligne ferroviaire, le meurtre avorté de Roubaud a lieu aussi sur le réseau ferroviaire tout comme le suicide de Lantier qui saute de La Lison pour finir mort sur un talus, le long des rails.  C’est d’ailleurs sans doute pour cette raison que Jacques Lantier parvient à poignarder et à tuer Séverine Roubaud (Simone Simon), dans un lieu détourné des rails. Car, à l’inverse, c’est parce que La Lison est passée que Flore fut sauve. Les halètements de la machine ont ramené à la raison Lantier qui, le visage soudain apaisé, a laissé s’évaporer ses pulsions homicidaires qui disparaissent en même temps que la bête ferroviaire quitte le champ (voir l'image ci-dessous). C’est comme si la locomotive emportait avec elle, dans le hors-champ, la violence bestiale de Lantier (dans le cadre, le visage du personnage est dirigé vers la droite, face à la locomotive qui surgit, traversant le cadre de droite à gauche pour finalement disparaître, emportant ainsi cette violence dans le dos du personnage).


 

Haud Plaquette commente justement avec intelligence la mise en scène de cette séquence où Flore et Lantier se rencontrent. « Un plan américain met les deux protagonistes, Jacques et Flore, face à face. Le décor est planté : un paysage de campagne riante. La scène, bucolique, semble annoncer une rencontre teintée de romantisme et met en avant le souci d’esthétisme cher à Renoir. Mais l’action ne s’accorde pas au pittoresque : Flore, dont on vient de voir qu’elle revendique fièrement son indépendance par rapport aux hommes, rejette Lantier et sort de l’écran par la droite, bientôt suivie par l’éconduit. Le mouvement est lancé. Le travelling latéral qui suit Flore dans sa fuite épouse le point de vue de Jacques. La silhouette de la jeune femme vue en contre-plongée se détache sur le fond blanc du ciel afin de mieux traduire la menace : elle semble devenue l’attrait principal de la scène, la proie convoitée par le prédateur. Le décor lui-même a changé : des buissons encadrent Flore de part et d’autre et annoncent combien elle court vers une situation sans issue. Lorsque les personnages glissent à terre, nous constatons que Jacques a le dessus. La violence est latente et le paysage plaisant du début de séquence a fait place à un horizon balisé de rails et de fils électriques »2 (voir les images ci-dessous).

 

              

Flore c'est très justement l'antithèse féminine de Séverine, belle blonde pleinement innocente, comme son nom voulait déjà nous le dire (femme que Lantier aurait voulu déflorer). Séverine Roubaud incarne à l'inverse la femme fatale, nécessairement brune, le faciès félin (ce n'est pas  pour rien qu'elle tient dans une  scène un chaton blanc dans ses bras). Les deux rencontres féminines de Lantier, avec Flore puis avec Séverine, se feront dans le cadre d'un décor champêtre. On sait combien que chez Renoir le rapport à la nature est essentiel à l'homme et c'est très souvent dans l'eau qu'il se retrouve (Boudu, sauvé des eaux est à ce sujet exemplaire). Le personnage de Lantier rattache en l'ocurrence le féminin à l'eau. Lors des deux rencontres féminines, chaque scène voit son paysage traversé par un écoulement liquide (une rivière pour celle avec Flore et un petit ruisseau pour celle avec Séverine, enjambé par un pont miniature sur lequel s'est retrouvé le couple). Et puis, il y a ces quelques plans lourds de sens au cours de cette scène où la première étreinte entre Séverine et Jacques a lieu dans une cabine au bord du réseau ferroviaire (La Lison est justement symboliquement à l'arrêt, à côté de la cabine).  Le couple s’enlace sur un lit et la caméra, pudique, se retire et d’un panoramique se dirige vers la gauche avant de se figer devant un tonneau qui récupère l’eau de pluie déversée par une gouttière. La pluie s’arrête et la gouttière suspend son écoulement. Le sol boueux, à gauche du cadre, laisse alors surgir une petite flaque où scintillent joliment quelques reflets solaires (voir les images ci-dessous). L’étreinte est consommée, la gouttière phallique finit de déverser son liquide spermatique. Nouveau mouvement vers la droite, retour au point de départ pour retrouver le couple qui sort de la cabane après l’acte amoureux. Etreinte qui n'a pas peut-être finalement jamais eu lieu si l'on en croit les paroles suggestives de Séverine : "tu n'as pas pu l'autre soir [...] il vaut même mieux que la chose ne soit pas faite". L'impuissance meurtrière de Lantier (il ne parvient pas à tuer Roubaud), et donc sexuelle, sera doublement soulagée dans l'acte mortifère final. Car tuer Séverine, c'est comme lui faire l'amour (le meurtre est commis dans un lit bien entendu).


     

  


A la fin, contrairement à la séquence avec Flore où La Lison évacuait la folie homicidaire de Jacques en emportant dans son dos ses pulsions bestiales, la locomotive double le personnage qui marche d’un pas désespéré le long des rails (voir l'image ci-dessous). La machine va cette fois dans le même sens que le personnage et préfigure en quelque sorte le drame à venir. La bête humaine va alors suivre la ligne de fuite offerte par la bête ferroviaire, lancée à toutes allures vers une folie destructrice (voir l’image ci-dessus). La séquence finale qui vient va alors répondre, dans une parfaite complétude, à la séquence inaugurale du film (les deux séquences durent à quelque chose près des temps respectivement similaires, soit environ 4 minutes et 30 secondes). Le trajet se fait alors en sens inverse (du Havre à la gare Saint-Lazare) avec pour point de repère ce pont métallique que traverse le train. Mais dans la séquence finale, le tunnel initialement traversé au début n’est ici pas atteint. Le destin funeste de Jacques Lantier est figuré métaphoriquement par l’image manquante de ce tunnel qui conjure ainsi toute sortie vers la lumière. De la gare, on n’en sort jamais vraiment dans le film. Un peu comme Lantier pour qui la vue de son balcon se réduit à l’horizon fermé des rails et des poteaux électriques de la gare.

 


Et puisque Séverine a été tuée à l’aide d’un couteau, aussi symboliquement que celui qu’elle a offert à Roubaud pour son crime. A ceci près que le vulgaire couteau de cuisine ("le couvert est mis" disait joliemnt Charles Tesson) a substitué le précieux canif. Le trivial ratrappe le sublime, le crime d'abord hors champ, s'entrevoit ensuite pudiquement au seuil de la porte. La montre est cet autre objet poétique que Charles Tesson déterre. « Cette montre volée sur le cadavre dans le train, dissimulée sous le plancher de l’appartement, et dont s’empare Roubaud (Fernand Ledoux) au moment où il découvre un autre cadavre : celui de sa femme.  Une montre peu langienne (elle n’indique  pas l’heure) mais qui le deviendra au terme d’un sublime mouvement de caméra qui la cadre se balançant dans le vide, accrochée à la main de Roubaud. Mouvement de balancier d’un pendule en amorce du plan au moment où, au fond de l’image, on découvre les jambes de sa femme sui ne bougeront plus.  Autre figure de la suspension du temps que Renoir enchaîne immédiatement sur le geste de Pecqueux (Carette) qui sort sa montre de son gousset et constate que son ami Lantier, contrairement à son habitude, est en retard à son travail. Une montre indique l’heure (celle de Pecqueux) et l’autre, par l’éclatante lumière qui frappe son métal, devient cet œil de Roubaud qu’on ne voit pas et qui regarde le cadavre de sa femme. Œil de lumière, matérialisé par un objet, qui fait écho à cette poussière dans l’œil qu’à Lantier dans le compartiment du train lorsque, juste après le premier crime, il croise Séverine mais ne lui parle pas. Poussière dans l’œil, attrapée imprudemment en baissant la vitre, dont Lantier, idée magnifique, se servira auprès de la police pour dire qu’il n’a pas pu voir Séverine, faisant de ce mensonge le plus bel aveu : la présence physique de cette femme qui, entrant brusquement dans sa vie, s’est déposée sur lui sous la forme de ce grain de poussière qui va dérégler, telle une horloge, la mécanique du désir. Renoir ne s’y trompera pas, filmant jusqu’au bout la trajectoire de cette rencontre qui s’achève par ce geste stupéfiant : Pecqueux, aux côtés du cadavre de son ami Lantier, d’un geste de la main refermant ses paupières. Soit l’ultime baisser de rideau du théâtre le plus intime de l’être humain »3. De ces objets, montre ou couteau, qui passent de main en main, on peut alors affirmer que la boucle est bouclée.

 

 

 

 

1 Tandis que dans le roman, La Lison  est une femme-machine, celle même qui partage dans un premier temps la vie de Lantier, elle semble revêtir dans le film de Renoir un autre rôle.

2 Un coup de folie, Haud Plaquette, sources Télédoc.

3 La Bête humaine, Charles Tesson, Cahiers du Cinéma n°482.

 


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Matito 21/11/2009 14:50


Excellent film de Jean Renoir.
Ce film est, à mon sens, une des rares adaptations réussies d'un livre. Livre également excellent !