Se7en, de David Fincher (1996

Publié le par christophe Deschamps

vlcsnap-2010-05-20-19h36m48s198.png

 

Les pieds dans la fange

 

    Quelque part dans ma boîte crânienne, une agitation se fait sentir.  La main fébrile, la plume enfourchée, je me décide, l’esprit ballotté par le RER, à gerber quelques souvenirs encore vifs sur une feuille blanche. Quatorze ans après sa sortie, je réhabilite enfin le célébrissime thriller de David Fincher dans ma dvdthèque. Il faut revoir Se7en, film unanimement encensé par les jeunes générations de cinéphiles et injustement oublié, voir dédaigné, par beaucoup d'autres.


Le génie du film s’opère d’abord autour du binôme policier Somerset (Morgan Freeman)/Mills (Brad Pitt) dont la relation conflictuelle révèle quelques arrangements intéressants. La loi de l’antithèse dicte les deux personnalités : noir et blanc, vétéran et jeune inspecteur, raisonné et impulsif, érudit et ignare…La séquence inaugurale nous introduit dans l’appartement de Somerset qui se prépare calmement à partir au travail. Un insert sur un meuble nous expose quelques objets harmonieusement alignés. Le plan précédent nous montre le reflet de Somerset qui noue sa cravate face à un miroir. Le même plan se répètera cinq minutes plus tard dans l’appartement de Mills où cohabitent les cartons et les chiens. Après un réveil brusque, Mills se présente à son miroir, la cravate négligée (voir les images ci-dessous). En quelques plans, tout les confronte. D’un côté, le mouvement pendulaire d’un métronome rythme la vie domestique de Somerset. De l’autre, les passages réguliers d’un métro ébranlent bruyamment l’appartement de Mills.

 

vlcsnap-2010-05-20-18h49m12s128.png

 

vlcsnap-2010-05-20-19h42m41s199.png

 

 

Aveuglé par une pluie diluvienne interminable, Se7en nous embarque dans les rues poisseuses d’un enfer urbain jusqu’à  nous lâcher en plein désert mystique. Le déluge ne prendra symboliquement fin qu’au départ de l’excursion finale.  Une ouverture solaire décongestionne l’horizon, suspendu jusqu’alors aux toits des immeubles. « D'abord, il y a ce décor - la Ville, comme on l'avait rarement montrée - que la photographie inspirée de Darius Khondji rend hostile et repoussante, écrit pertinemment Henri Philibert-Caillat1. Faite de ruelles étroites, sordides et enchevêtrées, encombrée d'une circulation trop dense, secouée d'une pollution sonore insupportable de coups de klaxon et de sirènes hurlantes, bâtie d'immeubles aux longs couloirs, aux sombres appartements exigus mais débordant d'un trop plein d'objets hétéroclites, la ville s’impose d’elle-même comme une figure du labyrinthe et fait peut-être référence au tableau de Jérôme Bosch, Les sept péchés capitaux disposés en cercle ».

vlcsnap-2010-05-20-19h17m01s181.png

 

vlcsnap-2010-05-20-18h56m48s73.png

 

 

C’est au milieu d’un carré d’humanité en jachère, figuré par des terres desséchées et des carcasses de voiture, que l’épilogue biblique s’achèvera – la tête décapitée de Tracy évoque celle de Jean-Baptiste apportée sur un plateau à Salomé. Autoproclamé prophète meurtrier, John Doe (Kevin Spacey), littéralement « Monsieur X », matérialise ses ailes d’ange exterminateur sur la peinture du camion transporteur (voir l’image ci-dessous). Filmée comme une épiphanie, par la photographie orangée du jour finissant, radicalement étrangère aux pigments ténébreux de la Ville, la balade finale abandonne l’homme urbain au milieu de pylônes électriques géants. Images de courroux divin. Statufié par des contre-plongées, Mills, le corps prolongé dans le ciel, pointe son revolver sur la tempe de John. « On y voit, au premier plan, Mills, assommé par la révélation, pointant son pistolet et, malgré tous ses efforts pour contenir sa colère, prêt à faire feu ; mais, au second plan, se dresse un pylône dont la silhouette évoque, à l'évidence, une forme humaine métallique démesurée tenant, dans ce qui pourrait être ses mains, des fils électriques »1 (voir l’image ci-dessous).

vlcsnap-2010-05-20-19h38m40s102.png

 

vlcsnap-2010-05-20-19h22m24s76

 

vlcsnap-2010-05-20-19h17m07s251.png


Après avoir rampé dans une flaque noirâtre, un canon braqué sur la tempe, Mills rejoue inversement la scène. La Ville entière semble associer à l’image d’une flaque dans laquelle se reflète le visage du mal2 (voir l’image ci-dessous). Dans la scène qui précède le départ final en voiture, Somerset et Miles, se préparant dans les vestiaires, pataugent sur un sol suintant, craquelé par les flaques (voir l’image ci-dessous). L’homme barbote dans la fange3.             

                                                                                                                               

1 Article d’Henri Philibert-Caillat : http://libresavoir.org/index.php?title=Seven_de_Fincher_529_res

2  Le plan en question fait visiblement référence à M le Maudit de Fritz Lang : une ombre meurtrière coiffée d’un chapeau.

3 Henri Philibert-Caillat écrit : «  la Ville, par ailleurs noyée sous un déluge d'eau ruisselante, comme enfoncée dans une obscurité de crépuscule et privée de toute perspective spatiale en ce qu'elle est montrée au ras du sol, prend des allures de cloaque. Le mot n'est pas inapproprié puisque de fréquentes remarques des personnages - notamment du nouveau citadin David Mills - sur les remugles (excréments, vomissements, etc.) associés aux différents crimes évoquent l'enfer malodorant de l'égout ».

vlcsnap-2010-05-20-18h56m59s201.png

 

vlcsnap-2010-05-20-19h10m16s219.png

 

Commenter cet article

stebbins 30/05/2010 11:00



Bah oui du coup j'ai pas pu résisté ! Après une petite nuit blanche et quelques cafés j'ai craché un petit article...


Ciao,


Thomas.



christophe Deschamps 30/05/2010 13:41



Voilà une bonne nouvelle. Très bon article qui complète merveilleusement celui-ci.


http://stebbins88.blogs.allocine.fr/



Mutuelle 21/05/2010 16:04



Trés intéressant et contenue riche comme article.